L’agriculture urbaine : sous les pavés, les cultures ?

Par Christine Aubry

L’agriculture urbaine : derrière cet oxymore, de plus en plus cité, montré, filmé, qui fait l’objet d’une thématique identifiée lors du Salon international de l’agriculture de 2014, qu’y a-t-il ? A quoi cela sert-il et où va-t-on, notamment dans nos pays industrialisés, qui ont connu depuis au moins la fin de la seconde guerre mondiale, une déconnection de plus en plus forte entre l’urbain et le rural, entre la ville et l’agriculture ?

L’agriculture urbaine : des lieux et des fonctions diverses

Les débats ont fait rage dans le petit monde académique, et notamment en France, pour définir l’agriculture « urbaine ». Est-elle seulement celle localisée en ville même, auquel cas, si elle existe voire se développe dans de nombreux pays du sud au sein même des zones densément bâties (Photo 1), elle ne concernerait pas, ou pas encore vraiment, des pays comme la France ? Est-elle « seulement » définie par une proximité géographique avec la ville, celle qu’on appelle aussi l’agriculture péri-urbaine, celle qui de gré ou de force abandonne ses terres à l’étalement urbain (Photo 2)?

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Photo 1 : Culture de cresson en ville (Antananarivo, Madagascar)  

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Photo 2 : Mitage pavillonnaire et Agriculture  périurbaine en région parisienne

 

Finalement, un certain consensus se fait aujourd’hui et une définition largement partagée à l’échelle internationale prédomine. L’agriculture urbaine est l’agriculture (et l’élevage) située dans ou à proximité de la ville, dont les produits et les services sont majoritairement destinés à la ville, et qui partage avec la ville des ressources, notamment le foncier (mais aussi la main d’œuvre, l’eau dans certains contextes) qui peuvent faire l’objet de concurrences (souvent très fortes sur le foncier !) mais aussi de complémentarités (par exemple sur la main d’œuvre) (sources : Moustier et M’Baye, 1999, van Veenhuizen, 2006, Nahmias et Le Caro, 2012).

Ainsi cette agriculture urbaine n’est pas seulement caractérisée par sa localisation, dans ou à côté de la ville, mais plus par ses fonctions, pour et vers la ville. Si bien que, par exemple, toute l’agriculture de la région Ile-de-France (qui occupe près de la moitié du territoire) est certes périurbaine et peut subir les inconvénients de cette localisation (par exemple les difficultés de circulation des engins agricoles dans les zones marquées par les migrations pendulaires des habitants) ; mais elle n’est pas nécessairement « urbaine », dans le sens où pour beaucoup, les productions céréalières, dominantes en surface, ne sont qu’encore rarement dirigées prioritairement vers le marché urbain, mais inscrites dans des marchés nationaux voire internationaux. Par contre, les agriculteurs (maraîchers, producteurs de volailles etc.) vendant en circuits courts sur les marchés parisiens ou de banlieue, en paniers, à la ferme etc, développent bien de l’agriculture « urbaine » qui valorise la proximité des consommateurs urbains. Ainsi que ceux des agriculteurs qui acceptent de recycler dans leurs champs les produits résiduaires organiques des villes (boues de station d’épuration, composts de déchets verts et autres « biodéchets ») tout ceci étant aujourd’hui fortement réglementé. Signalons aussi qu’à l’échelle mondiale, les formes non professionnelles d’autoproduction en ville ou à sa périphérie, comme le sont dans les pays industrialisés les jardins associatifs urbains (collectifs, familiaux, partagés etc.) et dans les pays du sud, la production dans l’espace domestique, sont considérées (par le PNUD, la FAO, ONU Habitat etc.) comme faisant partie de l’agriculture urbaine au sens large (Photo 3 a et b).

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Photo 3 a : Cultures dans la cour à Antanarivo   

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Photo 3 b : Jardin familial aux Mureaux (78)

Ainsi, l’agriculture urbaine revêt elle de multiples formes, sur terre ou hors sol, dans des systèmes très simples ou d’autres très « high tech », comme par exemple les serres hydroponiques sur les toits que l’on voit se multiplier en Amérique du Nord ou en Asie, et qui commencent à arriver lentement mais sûrement, dans les villes européennes.

Des fonctions variées

Mais à quoi sert cette agriculture urbaine ? Vue sa diversité, on peut penser qu’elle sert à beaucoup de choses… et en effet une de ses caractéristiques largement reconnue est sa « multifonctionnalité » : dans un territoire, compte tenu de la diversité des formes, mais aussi dans une même « exploitation agricole » ou un même espace, elle peut servir à la fois bien-sûr à produire de la nourriture, mais aussi à absorber une partie des déchets urbains organiques, à protéger les villes des inondations en jouant le rôle de zone tampon (une fonction très importante dans de nombreuses villes tropicales), à créer de l’emploi, direct et indirect à travers la transformation locale des produits, à contribuer à la biodiversité en ville, en la valorisant aussi (comme pour les ruchers en ville, qui produisent un miel d’excellente qualité, les abeilles semblant aujourd’hui plus vigoureuses en ville que dans de nombreuses zones rurales en France !). Elle sert aussi à créer ou conserver des paysages et des formes de nature en ville, peut avoir des rôles pédagogiques (comme les fermes et les jardins pédagogiques), récréatifs, créateurs ou re-créateurs de liens sociaux (comme dans beaucoup de jardins associatifs, dont les jardins d’insertion, mais aussi à travers les Amaps ou formes voisines, recréant du lien entre des producteurs et des consommateurs). Bien sûr, selon les contextes des villes et les formes d’agriculture, toutes ces fonctions ne seront pas remplies à égalité, mais toutes les formes d’agriculture urbaine touchent peu ou prou à cette diversité de fonctions.

La fonction alimentaire est souvent celle que l’on évoque en premier lorsqu’on parle d’agriculture. L’agriculture urbaine fournit une part difficilement quantifiable, très variable, mais parfois significative de l’approvisionnement alimentaire des villes. Au Sud, malgré de grandes difficultés à avoir des chiffres et à comparer, les organismes spécialisés comme la FAO ou le RUAF (Resource Center on Urban agriculture and Food security) considèrent que quantitativement, l’agriculture urbaine fournit souvent entre 60 et 100% des produits frais (légumes feuilles, fruits, lait, œufs..) consommés dans les grandes villes, du fait des infrastructures (routes, équipements frigorifiques) défaillantes ou inexistantes limitant ou empêchant les transports de denrées périssables depuis les zones rurales. Au Nord, paradoxalement, on a encore moins de chiffres, du fait largement de la dominance des échanges nationaux et internationaux dans les systèmes alimentaires urbains : cependant on constate dans plusieurs études récentes ou en cours, un développement rapide et diversifié des circuits courts alimentaires de proximité, voire de l’autoproduction. Cette dernière s’est particulièrement développée dans les villes industrielles sinistrées des Etats-Unis (dont la plus connue, mais pas la seule, est Détroit) et on commence à mesurer les effets bénéfiques qu’aurait cette autoproduction de légumes dans la nutrition et la lutte contre l’obésité infantile. Mais elle se développe aussi actuellement dans les pays d’Europe du Sud (Grèce Italie, Espagne, Portugal) frappées de plein fouet par la crise. On constate aussi en France des demandes accrues de familles urbaines pour l’accès à de la terre, entre autres pour des raisons alimentaires mues par la nécessité, mais aussi par un souhait croissant de savoir d’où provient ce que l’on mange, suite aux scandales alimentaires récents. Ainsi, la fonction alimentaire de l’agriculture urbaine peut être quantitative, mais elle peut être aussi qualitative en permettant l’accès, parfois le seul accès, à des produits frais de mode de production connu.

Des risques ?

La ville a souvent l’image d’un environnement marqué par la pollution, qui se distinguerait d’une campagne « naturelle ». Dès lors, produire en ville ou à côté, surtout pour l’alimentation, pourrait présenter des risques liés aux sols pollués, à l’atmosphère polluée etc. Cette thématique, toujours présente dans les débats sur l’agriculture urbaine, est l’objet de nombreuses controverses et de nombreux travaux actuels de recherche qui montrent, là aussi, une très grande diversité de situations.

Dans de nombreux pays du sud, c’est l’eau qui peut être un vecteur majeur de pollutions chimiques et bactériologiques en ville. Une étude menée sur la production de cresson dans la ville d’Antananarivo (cf photo 1) a montré une pollution forte par des bactéries fécales de la plupart des sites de production intra-urbain qui réceptionnent (et « valorisent » par le cresson) les eaux usées d’une ville quasiment dépourvue de tout-à-l’égout. Mais les consommateurs locaux se sont adaptés en lavant à l’eau javelisée et/ou en cuisant un légume-feuille dont ils restent très friands…Ajoutons que c’est souvent dans ou auprès des villes que les paysans des pays du sud trouvent le plus facilement des produits phytosanitaires.. à tel point qu’à Hanoï par exemple, on a pu montrer il y a quelques années des concentrations considérables de polluants pesticides dans des produits de l’agriculture urbaine.

Dans les pays du nord, c’est souvent sur les formes émergentes d’agriculture intra-urbaine que se concentrent les polémiques : cultiver à côté de chez soi ou sur les toits permet certes de produire de « l’ultra-fraicheur » mais quid de la présence possible dans les aliments (légumes, miel..) des métaux lourds, composés organiques volatils ou autres particules fines ? Une étude allemande en 2012 montrant que près de la moitié des légumes issus de jardins associatifs sur sol à Berlin dépassaient les normes européennes en métaux lourds a semé un grand trouble. Parallèlement, un réseau d’étude en France, le programme JASSUR (Jardins Associatifs Urbains), étudie depuis début 2013 la production, la consommation et les risques de pollutions dans les jardins collectifs « au sol » de sept villes françaises. Les premiers constats vont dans le sens d’une grande variabilité des situations (due notamment au passé industriel plus ou moins lourd des sites sur lesquels sont implantés ces jardins)  et aussi d’une grande incertitude actuelle des connaissances scientifiques sur les liens entre présence dans le sol d’un polluant, passage dans les plantes (que l’on sait très divers) et danger réel pour le consommateur compte tenu des quantités ingérées. On est donc là dans un front de recherche en cours. Par ailleurs, des études faites à Paris sur les cultures sur les toits montrent, dans la situation retenue, des taux de métaux lourds dans les salades et les tomates très inférieurs aux mêmes normes européennes.

Ainsi, l’agriculture urbaine, souvent en développement et toujours en renouvellement, malgré ou grâce à la pression urbaine, présente-t-elle de par le monde des visages variés, remplissant des fonctions variées mais toujours importantes pour les villes. De plus en plus de grandes villes s’y intéressent et tentent de planifier son développement, au sud comme au nord. Loin des clichés de « truc à bobo » ou « d’agriculture folklorique » que certains de ses détracteurs divulguent, elle montre son importance primordiale, quantitativement et qualitativement, dans l’alimentation de nombre de familles pauvres des villes du Sud,  son rôle d’absorbeur de crise économique et sociale et ce jusqu’en Europe, mais aussi la complémentarité qu’elle peut représenter avec les autres sources d’alimentation et d’agriculture.

Aujourd’hui, la question de son devenir est d’abord une question politique : quel aménagement des villes voulons-nous, que sommes-nous prêts à faire (à investir ?) pour conserver de l’agriculture proche des villes ou pour favoriser son retour en ville et sous quelles formes ? Quelle importance donnons-nous et donnerons-nous demain à une re-connection entre les citadins et la production agricole et alimentaire ? Il s’agit là de questions de société fondamentales, loin d’être clairement abordées encore, notamment dans notre pays.

Crédits photos : 1,3a C Aubry 2 Wikipedia 3 AC Daniel