Par Marc De Nale

La biodiversité ordinaire fait l’objet d’attentions de plus en plus ciblées de la part d’une multitude d’acteurs et spécialistes de la biodiversité et des territoires. Ce qui peut sembler contradictoire avec la notion d’ « ordinaire » : pourquoi se préoccuper des composantes « ordinaires » de notre environnement ? Parce qu’elles ont justement une place qui leur est propre et qu’elles ne peuvent pas être remplacées, parce qu’elles constituent un maillon fondamental du bon fonctionnement de notre environnement et surtout parce qu’on peut les trouver partout, à la différence des composantes « extraordinaires ».

Qu’est-ce que la biodiversité ordinaire ?

arbre

La notion de biodiversité provient d’un anglicisme établi par Walter G. Rosen à l’occasion d’un congrès tenu à Washington en 1986, The National Forum on BioDiversity. Elle est composée de « bio » (=vivant) et « diversité » : il s’agit donc de la diversité naturelle des écosystèmes, des espèces, et des gènes dans l’espace et dans le temps, ainsi que des interactions au sein de ces niveaux d’organisation et entre eux. Cette notion a depuis été utilisée à de multiples reprises et à de multiples fins, parfois galvaudée et pas toujours en lien réel avec la biodiversité stricto sensu.

Depuis la création de l’Univers, nous dépendons tous et en tout temps de la biodiversité : se nourrir, se loger, se déplacer, pratiquer nos activités professionnelles ou nos loisirs… Elle est autour de nous et dans nos vies et nous faisons partie d’elle. Nous avons appris à l’exploiter, ce qui n’est pas sans conséquence : érosion de la biodiversité, destruction d’habitats et d’espèces, ruptures de cycles naturels et de chaînes alimentaires… Nos activités ont un impact sur la biodiversité qui peut sembler encore difficile à appréhender, le plus souvent parce que ces impacts sont « invisibles » dans notre quotidien.

L’étude de la biodiversité a tout d’abord été envisagée pour les sites et paysages naturels qui revêtent un caractère exceptionnel, comprenant des espèces et/ou des écosystèmes remarquables, parfois menacés, qui doivent faire l’objet de mesures de préservation, de conservation ou de restauration. C’est ce que l’on appelle la biodiversité « extraordinaire ». C’est le cas de la banquise, de la forêt amazonienne, de la grande barrière corail… autant de noms évocateurs pour le grand public car emblématiques et associés à l’urgence de la préservation des écosystèmes et des espèces qui les composent.

Plus récemment, l’étude de la biodiversité a également pris en compte les espèces et écosystèmes composant nos paysages du quotidien, mis à mal par nos modes de vie (urbanisation, artificialisation des sols, homogénéisation agricole, infrastructures, détournement de cours d’eau…). La biodiversité ordinaire se caractérise par l’ensemble des espèces et des écosystèmes que l’on retrouve fréquemment dans ces paysages, souvent à plusieurs positions géographiques. C’est le cas de nos jardins, les bords de parcelles agricoles, de chemins ou de routes, les haies, les friches…

Pourquoi en tenir compte ?

Nous aménageons nos espaces du quotidien (jardins, haies, friches, bords de parcelles agricoles, de chemins ou de routes…) le plus souvent par soucis d’esthétisme et/ou de fonctionnalité, ce qui a tendance à dégrader la biodiversité ordinaire qui y vit.

La biodiversité ordinaire détermine la fertilité des sols, la qualité des eaux, la pollinisation des végétaux, l’équilibre des écosystèmes face aux espèces introduites et la régulation des ravageurs des cultures. A une échelle plus globale, c’est elle qui assure une certaine atténuation du changement climatique (stockage de carbone, frein aux inondations et tempêtes, restauration rapide après incendies et autres catastrophes), autant de services écologiques dont l’efficacité peut être menacée par une perte de biodiversité.

Enfin, on trouve dans la biodiversité ordinaire un cortège faunistique et floristique (=ensemble d’espèces animales et végétales vivant dans un même milieu) dont dépendent les équilibres écosystémiques mondiaux et certaines espèces patrimoniales (= biodiversité extraordinaire).

Comment la gérer et l’intégrer à la gestion de nos territoires ?

La nécessité de préserver et valoriser la biodiversité ordinaire est donc là et va croissante, en même temps que les connaissances à son sujet s’étoffent. La biodiversité est une des composantes de nos paysages et de nos territoires, son impact et son empreinte sont forts, sa gestion doit alors être définie en conséquence, au même titre que les autres composantes.

Sa composition et son fonctionnement doivent tout d’abord être maîtrisés si l’on se fixe comme objectif de la gérer de façon pertinente et cohérente avec les dynamiques écosystémiques et territoriales. Cela passe par une connaissance la plus précise et la plus complète possible de son état, l’inventaire constituant la base de toute gestion. La notion de biodiversité ordinaire peut également être soumise à une question sociale, notamment pour son acceptation et son appropriation, en évinçant progressivement des approches subjectives comme « les mauvaises herbes », « les plantes qui font sale »… Enfin, il est fondamental d’associer la biodiversité ordinaire constaté à la biodiversité extraordinaire adjacente ou plus éloignée, afin de ne considérer la dynamique écologique que comme un tout et non comme l’assemblage de différents compartiments connexes.

A titre d’exemple, depuis quelques années, on voit naître un nombre grandissant de projets et démarches agricoles prenant en compte cette biodiversité ordinaire présente dans les territoires ruraux. Ces démarches suggèrent ou imposent la réalisation d’inventaires parcellaires et péri-parcellaires (haies, bosquets, lisières forestières, pollinisateurs, auxiliaires, oiseaux…) dans une optique plus ou moins lointaine de pouvoir maîtriser les impacts de cette biodiversité sur la qualité des cultures et leur état sanitaire. Nous savons par exemple le rôle que jouent les pollinisateurs dans la production de fruits et de certains légumes, vecteurs essentiels de la fécondation végétale qui donne le fruit ensuite récolté. L’agriculture biologique l’a indirectement intégrée et repose sur la logique de bon état écologique du milieu de production, même si les composantes de la biodiversité ne doivent pas nécessairement être connues au préalable. Il n’en reste pas moins que les bassins de productions expriment un besoin grandissant de connaître cette biodiversité dans le détail.

Et à l’échelle mondiale ?

L’approche présentée ici se révèle être principalement occidentale, c’est-à-dire avec un point de vue de pays industrialisé dans lequel la biodiversité n’a que peu de place, qu’elle soit ordinaire ou extraordinaire. Il est évident que pour un pays ou une région où nous qualifierions la biodiversité comme étant « extraordinaire », la notion de biodiversité ordinaire ne serait pas la même, quand bien même elle existerait.

La prise en compte de la biodiversité ordinaire apparaît comme étant nécessaire dans les pays le plus souvent industrialisés, ayant en grande partie détruit et/ou exploité les milieux naturels, où justement seule une biodiversité « ordinaire » subsiste.

Il n’en reste pas moins que la biodiversité ordinaire existe partout, même si elle ne sera pas abordée et gérée de la même manière. Plusieurs pays, notamment au sein de l’Union Européenne, ont par exemple instauré des programmes de gestion de la végétation envahissante dont la gestion voire l’éradication ont un coût de plus en plus important et un impact écologique néfaste. Outre Atlantique, le Canada a défini en 1995 la Stratégie Canadienne de la Biodiversité, visant à intégrer la biodiversité dans l’action nationale. En Afrique, de nombreux constats de menaces d’espèces emblématiques (pachydermes, chimpanzés, gorille) sont directement liés à l’érosion de la biodiversité ordinaire. Enfin, on peut citer un modèle sud-africain d’utilisation de l’espace reposant sur la prise en compte de la biodiversité locale dans les projets d’aménagement ou de réhabilitation, qu’elle soit ordinaire ou extraordinaire.

Les pistes de réflexion et de travail au sujet de la biodiversité ordinaire restent encore nombreuses, les défis à relever cruciaux pour les équilibres écologiques locaux et globaux.